Économie Intelligence artificielle Conférence

Philippe Aghion à l'Université de Genève : comprendre la croissance et les perspectives de l'IA

Retour sur la Conférence Solari 2026 à l'Université de Genève, et deux réflexions pour les dirigeants d'entreprise.

Sergio Castagna ·9 octobre 2026 ·8 min de lecture
Affiche de la Conférence Solari 2026, Creative Destruction, AI, and Europe's Awakening, avec le professeur Philippe Aghion à l'Université de Genève

Vendredi 9 octobre, j'ai eu le plaisir d'assister à la conférence du professeur Philippe Aghion à l'Université de Genève. Cette édition de la Conférence Solari, intitulée « Creative Destruction, AI, and Europe's Awakening », proposait une réflexion sur la croissance économique, les défis de l'Europe et les perspectives ouvertes par l'intelligence artificielle. Un moment passionnant, dont j'avais envie de partager quelques enseignements.

Économiste français, professeur au Collège de France, à l'INSEAD et à la London School of Economics, Philippe Aghion a reçu le prix Nobel d'économie en 2025, aux côtés de Peter Howitt et de Joel Mokyr. Aghion et Howitt ont été récompensés pour leur théorie de la croissance soutenue par la destruction créatrice.

J'ai particulièrement apprécié sa manière de rendre accessibles des raisonnements économiques complexes, tout en montrant leur pertinence pour les entreprises, les pouvoirs publics et chacun d'entre nous. Au fil de la conférence, les liens se dessinaient entre l'histoire économique, les difficultés actuelles et les choix qui nous attendent.

Le point de départ était une question fondamentale : qu'est-ce qui permet à une économie de continuer à croître ?

Dans le modèle de Robert Solow, la production génère un revenu, dont une partie est épargnée puis investie. Ces investissements permettent d'acquérir davantage de machines, d'équipements et d'infrastructures, et donc d'augmenter la production.

Mais cette accumulation de capital rencontre une limite : les rendements décroissants. Mieux équiper les travailleurs augmente leur capacité de production, mais chaque investissement supplémentaire finit par apporter un gain moins important. Pour maintenir durablement la croissance de la production par personne, il faut donc du progrès technique.

Reste à comprendre d'où vient ce progrès. Dans le modèle de Solow, son origine demeure largement inexpliquée. C'est cette « boîte noire » que les travaux de Philippe Aghion et de Peter Howitt cherchent à ouvrir.

Leur approche s'inscrit dans la pensée de Joseph Schumpeter et repose sur trois idées.

D'abord, l'innovation est cumulative : chaque découverte s'appuie sur les connaissances et les avancées précédentes. Ensuite, la perspective d'un avantage économique encourage l'investissement : une entreprise consacre des ressources à la recherche parce qu'elle espère bénéficier, en cas de succès, d'une avance sur ses concurrents et des revenus qui l'accompagnent. Enfin, de nouveaux produits et de nouvelles technologies remplacent les anciens, dont certains deviennent obsolètes.

C'est le mécanisme de la destruction créatrice. Il permet de comprendre comment une économie se renouvelle et développe de nouvelles sources de croissance.

Ce mécanisme comporte toutefois une tension. Les entreprises doivent pouvoir tirer profit de leurs innovations. Mais celles qui ont réussi peuvent ensuite utiliser leurs moyens et leur influence pour protéger leur position et freiner l'arrivée de nouveaux concurrents.

Philippe Aghion a ainsi souligné l'importance d'un équilibre entre des entreprises qui innovent, un État qui préserve la concurrence et une société civile capable de demander des comptes aux acteurs économiques comme aux autorités. La croissance dépend aussi de la possibilité, pour de nouveaux acteurs, de remettre en question les positions acquises.

Cette grille de lecture aide à comprendre le ralentissement des gains de productivité aux États-Unis.

La révolution informatique a fortement soutenu la croissance de la productivité américaine entre 1995 et 2005 environ. Pourtant, cette dynamique s'est ensuite essoufflée, alors même que les technologies numériques continuaient de progresser.

L'explication présentée par Aghion met notamment en avant l'essor des entreprises dites « superstars ». Des groupes comme Google, Amazon ou Microsoft ont utilisé le numérique pour se développer sur de nombreux marchés et y prendre des positions très fortes.

Leur expansion a d'abord contribué aux gains de productivité. Mais, selon son analyse, la politique de concurrence ne s'est pas suffisamment adaptée à cette évolution. À mesure que l'écart se creusait entre les leaders et leurs concurrents potentiels, l'entrée sur certains marchés devenait plus difficile.

Les entreprises qui avaient porté une révolution technologique pouvaient ainsi contribuer à affaiblir le renouvellement nécessaire à la poursuite de ses bénéfices économiques.

J'ai trouvé ce raisonnement particulièrement éclairant : les progrès de la technologie ne suffisent pas à garantir, à eux seuls, le dynamisme de l'économie.

Une deuxième énigme concerne le passage du rattrapage à l'innovation.

Un pays peut se développer rapidement en adoptant des technologies et des méthodes de production déjà éprouvées ailleurs. L'investissement, l'industrialisation et l'éducation lui permettent alors de réduire son retard sur les économies les plus avancées.

Mais lorsqu'il se rapproche de la frontière technologique, les conditions de sa croissance changent. Il doit davantage produire ses propres découvertes, favoriser l'émergence de nouvelles entreprises et permettre aux ressources de se déplacer vers des activités prometteuses.

Cette distinction aide à comprendre le « piège du revenu intermédiaire » : les institutions qui ont permis une première phase de développement peuvent devenir des obstacles à la suivante.

Aghion a illustré ce mécanisme à travers plusieurs expériences historiques. L'Union soviétique s'est largement appuyée sur l'accumulation de capital et l'imitation. En Corée du Sud, les grands conglomérats industriels ont joué un rôle majeur dans le développement du pays, mais leur influence pouvait aussi freiner la concurrence et l'arrivée de nouvelles entreprises. Dans son analyse, la crise financière de 1997 a ouvert la voie à des réformes en affaiblissant certaines de ces résistances.

Il a également appliqué cette distinction entre rattrapage et innovation à la trajectoire européenne. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a connu un développement remarquable grâce à la reconstruction, à l'investissement, à l'éducation et à l'adoption de technologies existantes. Elle a toutefois rencontré davantage de difficultés à prendre la tête des nouvelles industries technologiques.

L'enseignement est important : ce qui a permis de réussir à une époque doit parfois évoluer pour permettre de réussir à la suivante.

La comparaison entre les États-Unis et l'Europe soulève aussi une question essentielle : peut-on conjuguer innovation et protection sociale ?

Aghion a mis en regard le dynamisme technologique américain, accompagné d'inégalités plus fortes et d'une protection sociale plus faible, et le modèle européen, plus protecteur, mais qui peine davantage à faire émerger de nouveaux leaders technologiques.

À ses yeux, innovation et inclusion peuvent se renforcer mutuellement lorsque les politiques adéquates sont en place.

Il a insisté sur trois priorités. L'éducation permet à davantage de personnes de développer leur potentiel, y compris celles dont le milieu d'origine pourrait limiter l'accès à la recherche ou à l'entrepreneuriat. La concurrence ouvre des possibilités aux nouveaux entrants et favorise la mobilité sociale. Enfin, la flexisécurité, notamment associée au Danemark, combine la capacité d'adaptation du marché du travail avec une protection du revenu et un accompagnement vers de nouvelles compétences et de nouveaux emplois.

Cette dimension humaine est centrale. Une société peut mieux accompagner le changement lorsque les personnes disposent de perspectives crédibles pour traverser les transitions.

L'intelligence artificielle donne une nouvelle portée à l'ensemble de ces questions.

Aghion a distingué deux voies par lesquelles l'IA peut soutenir la croissance. Elle peut améliorer la production de biens et de services. Elle peut également contribuer à la production d'idées, en facilitant la recherche, les découvertes et le développement de nouvelles solutions.

Dans une étude menée avec Simon Bunel, une estimation centrale situe la contribution potentielle de l'IA à environ 0,68 point de pourcentage supplémentaire de croissance annuelle de la productivité globale des facteurs, sur dix ans. Cette estimation repose sur des hypothèses d'automatisation des tâches de production. Elle n'intègre pas l'apport supplémentaire que l'IA pourrait avoir dans la production d'idées. Il s'agit d'une projection fondée sur des hypothèses précises, et non d'un résultat observé à l'échelle de l'économie.

La perspective est enthousiasmante : nous pourrions à la fois améliorer notre manière de produire et élargir ce que nous sommes capables d'imaginer et de réaliser.

Aghion a toutefois rappelé l'importance de la concurrence dans ce domaine également. L'accès à la puissance de calcul, aux infrastructures cloud et aux autres ressources essentielles doit permettre à de nouvelles entreprises de se développer. Une concentration excessive pourrait limiter le potentiel de croissance de l'IA. Son soutien aux modèles ouverts et à l'investissement dans les capacités européennes s'inscrit dans cette réflexion.

Ces enseignements m'inspirent deux réflexions sur la conduite des entreprises.

La première est la nécessité de changer avant que les difficultés nous y obligent.

Une entreprise peut avoir des clients satisfaits, de bons résultats et une organisation qui fonctionne, tout en prenant progressivement du retard. Pendant ce temps, un concurrent apprend à exploiter l'IA, développe les compétences de ses équipes, réduit ses délais et augmente sa capacité d'action.

Lorsque cet écart se traduit enfin par des contrats perdus ou une baisse des marges, le concurrent peut déjà avoir pris une avance importante. À terme, c'est parfois la pérennité de l'entreprise qui est en jeu.

Du point de vue du dirigeant, l'IA représente une nouvelle ressource à organiser aux côtés des compétences humaines et des machines. Elle apporte des capacités d'analyse, de conception, de coordination et d'exécution. Il nous appartient de déterminer comment les associer et ce qu'elles permettent désormais d'entreprendre.

Engager cette évolution alors que l'entreprise se porte bien laisse davantage de temps pour apprendre, expérimenter et préparer les équipes. Cela donne aussi plus de chances de faire partie des acteurs qui prennent de l'avance et façonnent l'évolution de leur marché.

Ma deuxième réflexion porte sur notre manière d'envisager la productivité et l'emploi.

Si nous supposons que l'économie de demain produira exactement les mêmes biens et services, dans les mêmes quantités qu'aujourd'hui, une forte hausse de la productivité nous conduit naturellement à imaginer une réduction des effectifs.

Mais le volume d'activité n'est pas figé.

Des capacités supplémentaires peuvent rendre viables des projets jusqu'ici trop coûteux, permettre de répondre à des besoins insatisfaits et faire émerger de nouvelles activités. Les entreprises peuvent développer des produits qu'elles n'avaient pas les moyens de concevoir et résoudre des problèmes auxquels elles ne pouvaient pas s'attaquer.

Des travaux auxquels Aghion a participé, portant sur des entreprises françaises, apportent un éclairage intéressant : l'adoption de l'IA a été suivie d'une augmentation de l'emploi et des ventes au niveau des entreprises étudiées, avec des effets sur l'emploi différents selon les usages. Ces résultats montrent pourquoi l'analyse de l'emploi doit aussi tenir compte du développement de l'activité rendu possible par les gains de productivité.

Certains emplois disparaîtront, d'autres se transformeront. De nouvelles activités pourront aussi créer de nouveaux métiers, tandis que de meilleurs outils permettront de confier aux personnes des responsabilités plus intéressantes. L'investissement, la formation et l'ambition avec laquelle les entreprises utiliseront ces capacités joueront un rôle déterminant.

Pour un dirigeant, cela ouvre une question qui mérite toute notre attention : que pourrait accomplir notre entreprise avec beaucoup plus d'intelligence à sa disposition ?

J'ai retrouvé dans la conclusion de Philippe Aghion une attitude qui me correspond : comprendre les transformations en cours, regarder les difficultés avec lucidité et s'engager pour développer les possibilités qui s'ouvrent à nous. Son appel à un optimisme combatif donne un sens concret à cette disposition d'esprit. Il y a un avenir à construire, et nous avons un rôle à y jouer.

Un grand merci au professeur Philippe Aghion pour la clarté de ses explications, la richesse de sa réflexion et l'enthousiasme avec lequel il transmet son savoir.

Merci également à l'Université de Genève et aux organisateurs de la Conférence Solari d'avoir rendu cette rencontre possible. Permettre aux étudiants, aux citoyens et aux dirigeants d'accéder à de tels travaux et de nourrir leur réflexion est une contribution précieuse à la vie de notre région.

Nous vivons une période passionnante, avec beaucoup à apprendre et beaucoup à construire.

Références

  • Université de Genève, Geneva School of Economics and Management, « Solari Lecture 2026 by Professor Philippe Aghion: Creative Destruction, AI, and Europe's Awakening », 9 octobre 2026. unige.ch
  • Académie royale des sciences de Suède, communiqué de presse, prix de sciences économiques 2025, 13 octobre 2025. nobelprize.org
  • P. Aghion et S. Bunel, « AI and Growth: Where Do We Stand? », juin 2024. frbsf.org
  • P. Aghion, S. Bunel, X. Jaravel, T. Mikaelsen, A. Roulet et J. Søgaard, « How Different Uses of AI Shape Labor Demand: Evidence from France », AEA Papers and Proceedings, vol. 115, 2025, p. 62-67. aeaweb.org

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